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Paul Facchetti LE STUDIO

La complexité du regard


Les oeuvres peintes à l'aquarelle, les encres sur papier, les peintures acryliques ou à l'huile de Jean-Paul Agosti, généralement des polyptyques de grand format conçus dans la perspective d'une intégration possible à l'espace architectural interne, évoquent visuellement les macrostructures de la nature (paysages, jardins, parcs, arbres, nuages, grandes étendues végétales, amas stellaires, etc ... ), par le jeu d'un fragmentisme pictural hyper-ramifié, qui engendre une impression de dislocation visuelle à grande échelle. Chaque type de médium (peinture acrylique ou à l'huile par exemple) donne lieu à la création de formes matricielles pour l'engendrement ultérieur de multiples autres formes à l'aquarelle, qui en exploitent intensivement le contenu esthétique, par un jeu subtil de "décomposition / recomposition" de la structure globale primitive en structures locales parcellisées, coextensives à l'espace recomposé du tableau. Les formes extrêmement fragmentées, peuplées de multiples zones lacunaires, peuvent être perçues autant comme des détails morcelés, agrandis par macrophotographie, que comme de vastes ensembles parcellisés et sélectionnés à travers un télescope, L'échelle demeure incertaine, flottante ; elle désoriente tout sens intuitif relatif à la grandeur ou à l'orientation spatiale des formes.


Chez Jean-Paul Agosti pour qui la géométrie fractale de Mandelbrot constitue un modèle scientifique incontournable et une base de réflexion primordiale sur l'art et la nature, le principe esthétique de la création ne réside pas dans la seule reprise scalante du "même", définie par l'autosimilarité homothétique adoptée comme règle de construction récursive de la forme (par exemple, la courbe de Von Koch). Au contraire, il se définit par l'exploitation différentielle, virtuellement illimitée, de l'infinie "profondeur" multiscalaire des formes matricielles de la nature, ordonnée selon un principe d'analogie universelle qui régit sa trame labyrinthique. Une telle conception des formes naturelles est en relation directe avec le principe selon lequel les oeuvres peintes d'Agosti sont comprises avant tout comme des "matrices iconiques" indéfiniment réexploitables, par fragmentation et recomposition multiscopique.


Explorant l'idée de matrice iconique, sa méthode "isomorphique" consiste à multiplier les images différentielles de la nature fractale qui lui procurent un réservoir de formes fondamentales, en vue de la création de multiples autres images plastiques. La variation d'échelle de représentation picturale engendre des monochromies absolument uniques, fondées sur le principe de ramification à l'infini des structures naturelles et des structures picturales, auxquelles elles fournissent leur modèle idéal. Le thème métaphysique et cosmogonique de l'arbre ("l'Arbre de Vie") constitue l'un des thèmes centraux de son ceuvre, car il représente une image collective connotant l'idée de ramification primordiale, dont les traditions et les mythologies populaires ancestrales ont fait le symbole de la puissance cosmique auto-régénératrice et de la transcendance spirituelle.


Pour cet artiste, la fractalisation picturale de la nature par la technique de l'aquarelle équivaut, en fait, à un exercice actif de méditation spirituelle, assumant l'infinie variété des arborescences cosmogénétiques qui jettent des ponts entre les êtres vivants et les éléments naturels, depuis les origines du monde. Ses oeuvres sont ainsi comparables à une "fresque universelle", d'extension spatiale potentiellement illimitée, et régie par le chiffre secret des analogies pythagoriciennes universelles. C'est là ce qui leur confère une signification cosmologique antique et contemporaine à la fois, car les fragments ultra-ramifiés de ses polyptyques sont à l'écho parcellaire "codé" de la complexe ramification, à toute échelle d'observation, des formes en renouvellement incessant qui trament l'insondable labyrinthe constitué par l'univers tout entier. Pythagore et Mandelbrot, par-delà les siècles qui les séparent, sont les deux maillons indissociables de sa pensée esthétique du chaos et de la fractalité.


JEAN-CLAUDE CHIROLET extrait, ED.00h00.com , Paris